- Préparer et conduire une négociation d'accès humanitaire.
- Gérer les relations civilo-militaires selon les directives de l'IASC et d'Oslo.
- Prendre une décision de principe argumentée face à un dilemme.
1L'accès humanitaire : un processus, pas un droit acquis
L'accès humanitaire recouvre deux dimensions : la capacité des acteurs à atteindre les populations, et celle des populations à accéder à l'aide. Le DIH oblige les parties à un conflit à autoriser et faciliter le passage rapide et sans entrave des secours impartiaux (Protocole additionnel I, art. 70 ; règle 55 du droit coutumier), mais cet accès se négocie au quotidien.
L'acceptation se construit dans la durée : cohérence entre le discours et les actes, transparence sur les critères de sélection, présence de personnel issu de toutes les communautés, et recours à l'aide selon les seuls besoins. Une seule décision perçue comme partisane peut ruiner des années d'acceptation.
2Préparer une négociation : la méthode du CCHN
Le Centre de compétence sur la négociation humanitaire (CCHN) propose une démarche en trois temps :
- Analyser le contexte et l'interlocuteur : intérêts, motivations, réseau d'influence (qui l'influence, qui il influence).
- Fixer ses objectifs et ses limites : ce que l'on cherche, ce qui est négociable (horaires, itinéraires, modalités) et ce qui ne l'est jamais (sélection selon les besoins, contrôle de l'aide, présence armée).
- Construire un terrain d'entente : partir des valeurs partagées (protection des civils, des enfants), puis des faits, avant d'aborder les points de friction.
Une négociation se documente : comptes rendus, engagements obtenus, et information de la coordination (OCHA, groupe de travail sur l'accès).
3Coordination civilo-militaire et lignes rouges
Les Directives d'Oslo (catastrophes) et les directives de l'IASC sur les escortes armées posent le principe du dernier recours : les moyens militaires ne s'utilisent que s'il n'existe aucune alternative civile, pour un besoin vital, de façon limitée dans le temps et sous contrôle civil. OCHA anime la coordination civilo-militaire (UN-CMCoord) : partage d'information, déconfliction des mouvements, sans coopération opérationnelle qui brouillerait la distinction.
Face à un dilemme (payer un « droit de passage », accepter une escorte, taire une violation pour garder l'accès), on documente les options, on évalue leurs conséquences pour les populations et pour les autres acteurs, et l'on décide collectivement, au niveau approprié, en se référant aux principes et au « ne pas nuire ».
Méthodes détaillées, exemple complet, outils, erreurs fréquentes et questions d'entretien.
4Analyser l'accès de façon structurée : contraintes, sévérité et stratégie
Une stratégie d'accès commence par une analyse rigoureuse, pas par une négociation. Trop d'équipes négocient au coup par coup, poste de contrôle après poste de contrôle, sans savoir quelles contraintes sont structurelles, lesquelles sont négociables, et à quel niveau se prennent les décisions qui les concernent.
Les neuf catégories de contraintes d'accès
Le cadre de suivi et de rapport sur l'accès humanitaire d'OCHA classe les contraintes en neuf catégories, regroupées en trois familles. Utiliser cette classification dans ses propres rapports permet de les agréger au niveau du pays et d'alimenter le plaidoyer collectif.
| Catégorie | Famille | Exemples |
|---|---|---|
| 1. Refus de reconnaître l'existence de besoins ou le droit à l'assistance | Accès des populations à l'aide | Autorités niant la présence de déplacés dans une zone |
| 2. Restrictions à l'entrée dans le pays du personnel, des organisations ou des biens | Accès des humanitaires aux populations | Visas refusés, blocage en douane, enregistrement des ONG suspendu |
| 3. Restrictions de mouvement à l'intérieur du pays | Accès des humanitaires aux populations | Autorisations de déplacement, postes de contrôle, couvre-feux |
| 4. Ingérence dans la mise en œuvre | Accès des humanitaires aux populations | Imposition de listes, de personnel, de fournisseurs ; demandes de partage de données |
| 5. Violence contre le personnel, les biens et les installations humanitaires | Accès des humanitaires aux populations | Enlèvements, pillages, attaques de convois |
| 6. Restriction ou obstruction de l'accès des populations aux services et à l'assistance | Accès des populations à l'aide | Interdiction pour certains groupes de se rendre aux distributions, confiscation de documents |
| 7. Hostilités et opérations militaires en cours | Environnement physique et sécuritaire | Bombardements, lignes de front mouvantes |
| 8. Présence de mines et de restes explosifs de guerre | Environnement physique et sécuritaire | Routes non dépolluées, champs contaminés |
| 9. Contraintes physiques | Environnement physique et sécuritaire | Routes coupées en saison des pluies, absence de pont, relief |
La méthode d'analyse en cinq étapes
- Cartographier (officier accès ou responsable sécurité, une à deux semaines) : pour chaque zone, population et sévérité des besoins, acteurs contrôlant le territoire et les axes, présence humanitaire actuelle (4W), incidents des six derniers mois classés selon les neuf catégories.
- Noter la sévérité des contraintes par zone (par exemple de 1, accès sans entrave notable, à 5, accès quasi impossible), selon une grille commune définie par le groupe de travail accès du pays.
- Croiser sévérité des besoins et sévérité des contraintes : les zones à besoins élevés et contraintes élevées sont la priorité de la stratégie d'accès ; les zones à besoins élevés et contraintes faibles relèvent de la planification classique ; les zones à besoins faibles ne doivent pas absorber l'essentiel de l'effort sous prétexte qu'elles sont faciles d'accès.
- Identifier les leviers pour chaque contrainte : contrainte administrative (négociation avec un ministère, plaidoyer de l'Équipe humanitaire pays), contrainte liée à un acteur armé (négociation de première ligne, réseau d'influence), contrainte physique (moyens logistiques, cluster logistique), contrainte d'acceptation (programmation, communication, recrutement).
- Formuler une stratégie écrite, avec responsables et échéances, revue chaque trimestre et après tout incident grave.
Acceptation, protection, dissuasion
La gestion de la sécurité en environnement violent (référence : Good Practice Review 8 du Humanitarian Practice Network) distingue trois stratégies. L'acceptation réduit la menace en obtenant le consentement des acteurs ; elle est la stratégie préférée des organisations humanitaires mais elle se construit lentement et ne protège pas contre les acteurs criminels ou opportunistes. La protection réduit la vulnérabilité (procédures, murs, véhicules adaptés, communications). La dissuasion oppose une contre-menace (gardes armés, escortes, suspension) ; elle est utilisée en dernier recours et entre souvent en tension avec les principes. La plupart des organisations combinent les trois, avec une dominante d'acceptation.
Pour les Sociétés nationales de la Croix-Rouge et du Croissant-Rouge, le Cadre pour un accès plus sûr du CICR décline l'acceptation en huit éléments : évaluation du contexte et des risques, base juridique et politique, acceptation de l'organisation, acceptation de l'individu, identification, communication interne, communication externe, gestion opérationnelle des risques de sécurité. Il est utile à toute organisation comme grille d'auto-diagnostic.
L'acceptation n'est pas un capital acquis une fois pour toutes. Un seul recrutement perçu comme partisan, une distribution mal ciblée ou une photo de la direction avec un ministre peuvent l'entamer. Elle se suit, comme un indicateur, par l'analyse de perception.
5La négociation de première ligne étape par étape : les outils du CCHN
Le Manuel de terrain du Centre de compétence sur la négociation humanitaire (CCHN), élaboré à partir de l'expérience du CICR, du HCR, du PAM, de MSF et du Centre pour le dialogue humanitaire, propose une méthode structurée. Elle distingue trois rôles qu'il ne faut jamais confondre.
- Le négociateur conduit l'échange avec l'interlocuteur. Il dispose d'une marge définie par écrit.
- L'équipe d'appui prépare l'analyse (contexte, interlocuteur, réseau, arguments), participe au débriefing, rédige la documentation. Elle protège le négociateur contre l'isolement et l'entraînement.
- Le mandant (chef de mission, direction, siège) fixe les objectifs et les limites (lignes rouges). Ce n'est pas au négociateur de définir ses propres limites au cours de l'échange.
Phase 1 : analyser l'environnement (avant la rencontre)
- Analyse du contexte : faits historiques, politiques, sociaux ; perception de l'organisation ; incidents récents.
- L'île d'accords : on liste les points de convergence (faits partagés, normes communes, valeurs) et les points de divergence. La négociation commence sur les convergences pour établir la confiance ; les divergences sont traitées ensuite, en commençant par les moins conflictuelles.
- L'iceberg : pour sa propre organisation et pour l'interlocuteur, on distingue la position (ce qui est demandé : « vous passerez seulement avec notre escorte »), le raisonnement (pourquoi : crainte que des armes passent dans les camions) et les motivations ou valeurs (sécurité de la population, autorité devant ses hommes, reconnaissance). On négocie au niveau du raisonnement et des motivations, rarement à celui des positions.
- Cartographie du réseau : qui influence l'interlocuteur, qui il influence, quels acteurs peuvent faciliter ou bloquer. On priorise selon l'influence et la proximité avec l'interlocuteur.
Phase 2 : fixer le cadre (avec le mandant)
- Objectifs classés en trois niveaux : le résultat idéal, le résultat acceptable, et le minimum en deçà duquel il vaut mieux ne pas conclure.
- Lignes rouges écrites, peu nombreuses, liées aux principes et aux politiques (par exemple : pas de prélèvement sur l'aide, maîtrise des critères de ciblage, pas de présence armée sur les sites de distribution).
- Scénarios : que fait-on si l'interlocuteur refuse, pose une condition inattendue, ou menace ? Qui est appelé, dans quel délai ?
Phase 3 : conduire la négociation
- Construire la relation avant la transaction : présentation de l'organisation, de son mandat et de ses critères, écoute des préoccupations de l'interlocuteur.
- Partir de l'île d'accords et des normes que l'interlocuteur reconnaît : coutume, religion, code de conduite de son propre groupe, règles du DIH qu'il a parfois intégrées (certains groupes ont signé des actes d'engagement, par exemple ceux promus par l'Appel de Genève).
- Proposer des options sur les points techniques (horaires, itinéraires, notification préalable, présence d'observateurs communautaires) plutôt que s'opposer frontalement.
- Ne jamais conclure au-delà de la marge fixée : « je dois consulter ma direction » est une réponse professionnelle, pas un aveu de faiblesse.
Phase 4 : débriefer et documenter (dans les 24 heures)
Compte rendu factuel : participants, demandes, engagements pris de part et d'autre, points en suspens, perception de l'interlocuteur, risques pour le personnel. Le compte rendu est classé confidentiel, partagé selon le besoin d'en connaître, et une synthèse anonymisée alimente le groupe de travail accès. Le négociateur bénéficie d'un temps de débriefing psychologique si l'échange a été tendu.
Un bon négociateur n'est pas celui qui « obtient tout », mais celui qui obtient un accord respecté dans la durée, sans compromettre les principes ni exposer le personnel qui devra l'appliquer après son départ.
6Exemple complet : négocier l'accès à la vallée de Dôle-Ouest
Contexte fictif. La vallée de Dôle-Ouest (environ 64 000 habitants, dont 23 000 déplacés internes) est contrôlée depuis cinq mois par un groupe armé non étatique fictif, le « Mouvement du Haut-Pays ». Aucune organisation n'y a distribué d'assistance depuis 71 jours. Un dépistage par périmètre brachial réalisé par des relais communautaires sur 1 240 enfants de 6 à 59 mois montre 3,1 % de malnutrition aiguë sévère et 14,6 % de malnutrition aiguë globale. Deux cas de choléra ont été notifiés au centre de santé de la vallée. Le cluster santé et le cluster nutrition classent la vallée en sévérité 4. Le consortium fictif « Accès Haut-Pays », composé de trois ONG internationales et deux ONG nationales, est mandaté par le groupe de travail accès pour mener la négociation.
Étape 1 : analyse de contexte et du réseau
| Acteur | Rôle et intérêt | Influence sur l'accès | Approche |
|---|---|---|---|
| Commandant de secteur du Mouvement | Contrôle les deux routes ; veut éviter l'infiltration d'informateurs et garder son autorité devant ses hommes | Décisive au quotidien | Interlocuteur principal de terrain |
| Bureau politique du Mouvement, à l'étranger | Cherche une reconnaissance internationale ; sensible à son image | Forte sur les décisions de principe | Contact par le siège d'une ONG du consortium, à titre humanitaire uniquement |
| Conseil des anciens de la vallée | Veut l'assistance pour la population ; respecté par les deux camps | Forte sur le commandant | Consultation préalable, porte-parole des besoins |
| Préfet et armée nationale | Craignent que l'aide renforce le Mouvement ; contrôlent l'aéroport et la route d'entrée dans la province | Forte sur l'acheminement jusqu'à la ligne de front | Notification et dialogue via OCHA, sans négocier au nom du Mouvement |
| Autorités religieuses régionales | Légitimité morale sur la population et une partie des combattants | Moyenne | Appui argumentaire (valeurs d'assistance aux plus faibles) |
Étape 2 : l'île d'accords
| Convergences | Divergences |
|---|---|
| Les enfants de la vallée souffrent de malnutrition (le Mouvement reconnaît les chiffres de ses propres relais) ; une épidémie de choléra menacerait aussi les combattants ; l'aide doit aller aux plus vulnérables ; les anciens doivent être associés | Le Mouvement exige que ses hommes distribuent l'aide et veut une escorte de ses combattants ; il demande les listes de bénéficiaires ; il veut que les véhicules restent dans la vallée la nuit |
Étape 3 : l'iceberg du commandant
- Position : « mes hommes distribuent et vous escortent ».
- Raisonnement : crainte d'informateurs parmi le personnel humanitaire ; besoin de montrer à la population que le Mouvement « apporte » l'aide.
- Motivations : sécurité de ses forces, légitimité auprès de la population, reconnaissance.
Étape 4 : le cadre fixé par le mandant (consortium et chefs de mission)
| Niveau | Contenu |
|---|---|
| Objectif idéal | Accès régulier, deux convois par semaine, programme nutrition et EHA complet, enregistrement par les équipes du consortium |
| Objectif acceptable | Un convoi par semaine pendant trois mois, distribution par le consortium avec observateurs communautaires, ouverture d'un centre de prise en charge nutritionnelle |
| Minimum | Une mission d'évaluation de 48 heures et un convoi d'urgence santé-nutrition (aliments thérapeutiques, kits choléra) |
| Lignes rouges | Pas de distribution par des combattants ; pas de remise des listes nominatives ; pas d'escorte armée ; pas de prélèvement sur l'aide |
| Négociable | Notification des mouvements 48 heures à l'avance ; horaires de passage ; présence d'anciens comme observateurs ; présentation publique des critères de ciblage ; recrutement de travailleurs journaliers dans la vallée selon une procédure transparente |
Étape 5 : déroulement et résultat
Première rencontre (jour 1) : présentation du consortium et des chiffres de malnutrition ; le commandant maintient sa position. Le négociateur ne contredit pas ; il propose de partager les données avec les anciens. Jour 6 : à la demande des anciens, seconde rencontre ; le négociateur répond à la crainte d'informateurs par une proposition concrète : liste nominative du personnel du convoi transmise à l'avance, aucun téléphone avec appareil photo dans la vallée, itinéraire fixe. Il répond au besoin de légitimité par la présence des anciens comme observateurs et une annonce publique des critères dans les lieux de culte et sur les marchés, en précisant que l'aide vient d'organisations humanitaires indépendantes. Jour 14 : accord oral sur l'objectif acceptable, confirmé par un message du bureau politique. Jour 19 : premier convoi de 9 camions, 46 tonnes de vivres et d'intrants nutritionnels.
Résultats à trois mois : 11 convois sans incident ; 1 380 enfants admis dans le programme nutritionnel ; points d'eau chlorés dans 14 villages ; une tentative d'un sous-commandant d'imposer un prélèvement, réglée en 48 heures par recours au commandant de secteur, qui l'a désavoué. Le compte rendu de chaque échange a été versé au registre ; les engagements du consortium (préavis, liste du personnel) ont été scrupuleusement tenus, ce qui a consolidé la confiance.
La remise de la liste du personnel du convoi est un compromis qui doit être évalué avec soin : elle peut exposer le personnel national. Le consortium l'a acceptée après consultation des personnes concernées, en limitant les informations au nom et à la fonction, et en garantissant à chacun le droit de refuser la mission sans conséquence.
7Coordination civilo-militaire : règles opérationnelles et décision sur l'escorte
Les relations avec les forces armées (nationales, étrangères, missions de maintien de la paix) sont encadrées par un corpus de directives de l'ONU et de l'IASC. Le principe général est la distinction : les humanitaires doivent être perçus comme distincts des acteurs militaires et politiques. Le degré d'interaction se situe sur un spectre allant de la coopération (possible en catastrophe naturelle dans un pays en paix) à la simple coexistence (en conflit armé, où l'on se limite au partage d'information nécessaire et à la déconfliction).
Les textes de référence
- Directives d'Oslo sur l'utilisation des ressources militaires et de la protection civile étrangères dans le cadre des opérations de secours en cas de catastrophe (révisées en 2007).
- Directives MCDA sur l'utilisation des ressources militaires et de la protection civile pour soutenir les activités humanitaires des Nations unies dans les situations d'urgence complexes (2003, révisées en 2006).
- Document de référence de l'IASC sur les relations civilo-militaires dans les situations d'urgence complexes (2004).
- Directives non contraignantes de l'IASC sur l'utilisation des escortes armées pour les convois humanitaires (2013).
- Directives civilo-militaires propres à chaque pays, élaborées par OCHA avec l'Équipe humanitaire pays : ce sont elles qui s'appliquent en premier sur le terrain.
Les critères d'utilisation des moyens militaires
Selon les Directives d'Oslo et MCDA, les moyens militaires ne sont utilisés pour des tâches humanitaires que s'ils répondent à une capacité unique (aucune alternative civile), au bon moment (opportunité), sous contrôle civil, de façon limitée dans le temps et l'échelle, avec une stratégie de sortie, et en dernier recours. Les moyens militaires étrangers sont en principe fournis sans frais pour l'État touché. En conflit, l'assistance directe (distribution par des militaires) est à proscrire ; le soutien d'infrastructure (réparation d'une route, d'un pont) ou indirect (transport jusqu'à un entrepôt) peut être envisagé plus facilement.
Grille de décision sur une escorte armée
Les directives de l'IASC de 2013 posent que l'escorte armée est une exception, de dernier recours. Avant de la recommander, l'équipe vérifie chacun des critères suivants et documente la réponse.
| Critère | Question à se poser | Réponse documentée |
|---|---|---|
| Besoin vital | Le besoin est-il critique, avec une mortalité ou une souffrance évitables sans assistance ? | Données de sévérité, nombre de personnes, indicateurs (mortalité, malnutrition, épidémie) |
| Absence d'alternative | Toutes les options non armées ont-elles été épuisées (négociation, autre itinéraire, autre modalité, partenaire local accepté) ? | Historique des démarches et de leurs résultats |
| Autorité et responsabilité | Qui fournit l'escorte ? Est-ce une partie au conflit ? Est-elle en mesure de respecter le DIH ? | Analyse de l'acteur ; position des autres parties |
| Efficacité sécuritaire | L'escorte réduit-elle réellement le risque, ou en fait-elle une cible ? | Analyse des menaces par le conseiller sécurité |
| Conséquences à moyen terme | Quel effet sur l'acceptation de l'organisation et des autres humanitaires, sur la perception de la population ? | Avis du groupe de travail accès et d'OCHA |
| Durée et sortie | Pour combien de temps ? Quelles conditions pour y mettre fin ? | Date de réexamen |
Déconfliction et notification
Dans de nombreux conflits, OCHA gère un système de notification humanitaire : les organisations communiquent aux parties, par l'intermédiaire d'OCHA, les coordonnées de leurs installations fixes et de leurs mouvements, afin que ces informations soient prises en compte dans la planification militaire. Il faut en connaître les limites : la notification ne garantit pas la sécurité ; elle ne vaut pas autorisation ; elle ne dispense pas les parties de leurs obligations au titre du DIH, qui protège les civils et les humanitaires qu'ils aient été notifiés ou non. L'organisation doit décider, avec son conseiller sécurité, si elle notifie, ce qu'elle notifie, et comment elle protège ces données.
Missions intégrées et projets à impact rapide
Lorsqu'une mission de maintien de la paix des Nations unies est présente, la politique d'intégration de l'ONU prévoit que la composante humanitaire préserve son espace propre. Les projets à impact rapide des missions de paix, conçus pour renforcer la confiance dans le processus de paix, ne doivent pas être présentés comme de l'action humanitaire. Les organisations humanitaires évitent de partager des locaux, des véhicules ou des logos avec les missions dans les zones où celles-ci sont perçues comme parties au conflit.
8Outils réutilisables : fiche de préparation, registre des incidents et check-list d'accès
Fiche de préparation d'une négociation (à remplir avec l'équipe d'appui)
| Rubrique | Contenu |
|---|---|
| Objet | Ce que l'on cherche à obtenir, en une phrase |
| Interlocuteur | Nom ou fonction, place dans la hiérarchie, autorité réelle de décision, historique des échanges |
| Iceberg | Position, raisonnement et motivations de l'interlocuteur ; idem pour l'organisation |
| Île d'accords | Faits partagés, normes partagées, divergences classées de la plus facile à la plus difficile |
| Réseau | Trois à cinq acteurs qui influencent l'interlocuteur, et comment les mobiliser |
| Cadre du mandant | Objectif idéal, acceptable, minimum ; lignes rouges ; points négociables |
| Arguments | Besoins chiffrés, normes reconnues par l'interlocuteur, bénéfices pour la population qu'il dit protéger |
| Logistique et sécurité | Lieu, composition de la délégation (genre, langue, origine), moyens de communication, plan en cas d'incident |
| Après la rencontre | Responsable du compte rendu, délai (24 heures), destinataires |
Registre des incidents d'accès (format compatible avec le suivi d'OCHA)
| Champ | Exemple de saisie |
|---|---|
| Date, lieu (commune, axe) | 12 mars, axe Kessa-Talou, poste de contrôle du pont |
| Catégorie (1 à 9) | 3 : restriction de mouvement à l'intérieur du pays |
| Auteur présumé (type d'acteur, sans nom si le partage l'expose) | Groupe armé non étatique |
| Description factuelle | Convoi de 4 camions retenu 6 heures, demande d'autorisation écrite non prévue |
| Effet sur l'assistance | Distribution reportée de 3 jours pour 820 ménages |
| Suite donnée | Contact avec le commandant de secteur, partage anonymisé au groupe de travail accès |
| Statut | Résolu, en cours, récurrent |
Le registre est partagé, sous forme agrégée et anonymisée, avec OCHA et le groupe de travail accès. Il permet de distinguer un incident isolé d'un schéma (par exemple, une hausse des demandes de listes de bénéficiaires dans une province), qui justifie un plaidoyer collectif auprès des autorités ou du commandement d'un groupe armé.
Check-list avant l'ouverture d'une zone difficile
- Les besoins sont documentés et chiffrés, avec des sources partageables avec les interlocuteurs.
- La présence des autres acteurs est vérifiée (4W, cluster), pour ne pas négocier en concurrence.
- Les acteurs contrôlant le territoire et les axes ont été identifiés, ainsi que leurs relais d'influence.
- Les lignes rouges et la délégation d'autorité sont écrites et connues de l'équipe.
- Le personnel déployé a été choisi en tenant compte de son profil (origine, langue, genre) et a donné son accord éclairé ; chacun peut refuser une mission sans sanction.
- L'analyse de sécurité est à jour (menaces, vulnérabilités, mesures), le plan de communication et le plan d'évacuation médicale sont testés.
- Les messages clés sur l'organisation, son mandat et ses critères sont traduits dans les langues locales.
- Le bailleur a été informé des risques et de la stratégie, y compris d'une éventuelle suspension.
- Un mécanisme de retour des communautés est prévu dès la première intervention.
- La date de la première revue de la stratégie d'accès est fixée.
Indicateurs de suivi de l'accès
Quelques indicateurs simples, suivis chaque mois, permettent de mesurer l'accès plutôt que de le décrire : nombre de missions planifiées et réalisées, nombre de jours de retard cumulés, nombre de personnes ciblées non atteintes en raison de contraintes d'accès, nombre d'incidents par catégorie, part des zones de sévérité 4 et 5 où l'organisation est présente. Le dernier indicateur dit beaucoup de l'impartialité réelle d'un portefeuille de projets.
9Variations de contexte, erreurs fréquentes et attentes des bailleurs
Adapter la stratégie d'accès au contexte
| Contexte | Contraintes dominantes | Leviers privilégiés |
|---|---|---|
| Catastrophe naturelle, État fort | Contraintes administratives : visas, enregistrement, dédouanement, autorisations de déplacement ; parfois refus de reconnaître l'ampleur des besoins | Dialogue avec l'agence nationale de gestion des catastrophes ; plaidoyer de l'Équipe humanitaire pays ; référence aux lignes directrices IDRL et aux accords type sur les facilités douanières |
| Conflit avec groupes armés non étatiques | Postes de contrôle, demandes de paiement ou d'ingérence, méfiance envers les étrangers ou certains profils | Négociation de première ligne, réseau d'influence, positions communes, engagement auprès des structures politiques des groupes |
| Siège ou encerclement | Accès bloqué par une ou plusieurs parties ; risque de famine | Plaidoyer de haut niveau (Coordonnateur humanitaire, Coordonnateur des secours d'urgence, Conseil de sécurité), arguments de la résolution 2417 et des règles sur la famine, propositions d'opérations interagences conjointes |
| Milieu urbain contrôlé par des groupes criminels | Extorsion, frontières invisibles entre quartiers, risques d'enlèvement | Acceptation par les acteurs communautaires, recrutement local, profil bas, modalités monétaires numériques |
| Gestion à distance | Transfert du risque vers le personnel national et les partenaires ; perte de connaissance directe | Délégation explicite, moyens de sécurité équivalents pour les partenaires, suivi par tiers, visites régulières de la direction quand c'est possible ; cadre « Saving Lives Together » pour la collaboration en matière de sécurité entre l'ONU et les ONG |
| Partenaire local à faible capacité | Proximité avec une partie, pressions familiales ou communautaires, absence de politique écrite | Co-construction des lignes rouges, formation à la négociation, ligne d'escalade directe vers l'organisation partenaire, partage des risques et des coûts de sécurité |
Erreurs fréquentes
- Négocier sans mandat écrit : le négociateur improvise ses limites sous pression, et l'organisation est liée par des engagements qu'elle n'a pas décidés.
- Négocier en concurrence : chaque organisation cherche son propre accord, et l'interlocuteur fait monter les enchères. Le groupe de travail accès sert précisément à éviter cela.
- Confondre accès et présence : être présent dans une ville de garnison ne signifie pas atteindre les populations des zones rurales contestées.
- Céder sur le contrôle des données : remettre des listes nominatives de bénéficiaires à une partie peut exposer des personnes à des représailles ; la protection des données est un enjeu d'accès.
- Utiliser des moyens militaires par commodité (hélicoptère disponible, escorte proposée) sans appliquer les critères de dernier recours, avec des conséquences sur l'ensemble de la communauté humanitaire.
- Ne pas débriefer : les engagements oraux se perdent, les successeurs ignorent ce qui a été promis, l'interlocuteur perçoit une incohérence.
- Exposer le personnel national en le plaçant en première ligne de négociations dangereuses sans lui donner l'autorité, la protection et la reconnaissance correspondantes.
Ce que regardent les bailleurs et les évaluateurs
- Une analyse d'accès crédible dans la proposition, avec une matrice de risques, des mesures d'atténuation et un plan B (modalité alternative, partenaire local, gestion à distance), plutôt qu'une phrase générique sur l'insécurité.
- Des politiques écrites sur les paiements aux acteurs armés, la lutte contre le détournement, le respect des régimes de sanctions et l'exemption humanitaire, et la preuve qu'elles sont connues du personnel.
- La déclaration rapide des incidents (détournement, perte, interférence), dans les délais contractuels.
- Pour les évaluateurs, la couverture : l'organisation a-t-elle atteint les zones et les groupes les plus touchés, ou seulement les plus accessibles ? Le rapport entre zones de sévérité élevée et zones servies est un indicateur clé.
- La cohérence entre le discours sur les principes et les pratiques observées (visibilité, recrutements, relations avec les forces armées).
Un bailleur préfère une organisation qui suspend temporairement une activité et l'explique à une organisation qui maintient ses chiffres de distribution en acceptant discrètement des conditions contraires aux principes. Le risque réputationnel d'un détournement découvert est sans commune mesure avec celui d'un retard justifié.
10Questions d'entretien et références clés
Questions d'entretien
1. « Comment prépareriez-vous une négociation d'accès avec un groupe armé que votre organisation n'a jamais rencontré ? »
Une bonne réponse décrit une méthode : analyse de contexte et de perception, cartographie du réseau d'influence, recherche d'intermédiaires acceptés (anciens, autorités religieuses, autres organisations ayant déjà un dialogue), île d'accords et iceberg, mandat écrit avec lignes rouges, composition réfléchie de la délégation, plan de sécurité, et débriefing documenté. Elle rappelle que le dialogue avec un groupe armé à des fins humanitaires est légitime et nécessaire, tout en vérifiant les contraintes juridiques liées aux sanctions.
2. « Quand une escorte armée est-elle acceptable ? »
En dernier recours seulement, selon les directives de l'IASC : besoin vital, absence d'alternative non armée, escorte capable de réduire réellement le risque et qui ne fait pas du convoi une cible, analyse des conséquences sur l'acceptation et sur les autres organisations, décision au niveau approprié (souvent avec le Coordonnateur humanitaire pour les agences des Nations unies), limitation dans le temps et réexamen. Le candidat solide cite aussi les directives civilo-militaires du pays.
3. « Votre équipe nationale vous dit qu'un commandant demande les listes de bénéficiaires. Que faites-vous ? »
Ne pas les remettre ; comprendre la raison de la demande (crainte d'infiltration, contrôle de la population, recensement) ; proposer des alternatives (présentation des critères, chiffres agrégés, observateurs communautaires) ; remonter à la direction ; vérifier si d'autres organisations ont reçu la même demande ; documenter ; évaluer les risques pour l'équipe nationale et adapter les mesures de sécurité.
4. « Quelle différence entre coopération et coexistence civilo-militaire ? »
Coopération : interaction étroite possible en temps de paix ou en catastrophe naturelle, avec utilisation éventuelle de moyens militaires selon les Directives d'Oslo. Coexistence : en conflit, interaction minimale, limitée au partage d'informations nécessaire à la sécurité et à la déconfliction, pour préserver la distinction. Le choix du curseur dépend du contexte et des directives du pays.
5. « Parlez-moi d'une négociation difficile que vous avez menée. » (question comportementale)
Les recruteurs attendent une situation concrète, le mandat dont disposait le candidat, ses choix tactiques (relation, arguments, options), ce qu'il a refusé et pourquoi, le résultat dans la durée et ce qu'il a appris. Un récit où le candidat a obtenu « tout » seul et sans consulter sa hiérarchie inquiète plus qu'il ne rassure.
6. « Comment mesurez-vous l'accès humanitaire ? »
Par des indicateurs : missions planifiées et réalisées, jours de retard, personnes ciblées non atteintes, incidents classés selon les neuf catégories d'OCHA, couverture des zones de sévérité élevée. Le candidat montre qu'il sait transformer des incidents isolés en données utiles au plaidoyer collectif.
Références clés
- Centre de compétence sur la négociation humanitaire (CCHN), Manuel de terrain sur la négociation humanitaire de première ligne.
- OCHA, cadre de suivi et de rapport sur l'accès humanitaire ; instructions sur les négociations humanitaires avec les groupes armés (OCHA, 2006, et manuel associé).
- Directives d'Oslo (révision 2007) ; directives MCDA (2003, révisées en 2006) ; document de référence de l'IASC sur les relations civilo-militaires dans les situations d'urgence complexes (2004) ; directives non contraignantes de l'IASC sur l'utilisation des escortes armées pour les convois humanitaires (2013) ; manuel de terrain UN-CMCoord d'OCHA.
- CICR, Cadre pour un accès plus sûr ; étude sur le droit international humanitaire coutumier, règles 31, 32, 55 et 56.
- Humanitarian Practice Network, Good Practice Review 8 : Operational Security Management in Violent Environments (édition révisée de 2010).
- Cadre « Saving Lives Together » sur la collaboration en matière de sécurité entre les Nations unies et les ONG.
- Résolutions 2417 (2018), 2664 (2022) et 2730 (2024) du Conseil de sécurité des Nations unies.
- Appel de Genève, actes d'engagement pour les acteurs armés non étatiques.
- Groupe URD et Humanitarian Outcomes, travaux sur la gestion à distance et le transfert des risques aux partenaires locaux.
Exercice d'application : préparer une fiche de négociation
Choisissez un contexte réel (par exemple une zone où ReliefWeb signale des contraintes d'accès). Rédigez une fiche d'une page : interlocuteur visé et ses intérêts, trois objectifs, deux points négociables, deux lignes rouges, et les arguments fondés sur le DIH et les valeurs partagées.
À retenir
- L'accès se négocie et l'acceptation se construit par la cohérence et l'impartialité.
- Méthode CCHN : analyser l'interlocuteur, fixer objectifs et limites, partir des valeurs partagées.
- Escorte armée et moyens militaires : dernier recours, besoin vital, contrôle civil.
- Un dilemme se tranche collectivement, en documentant les options et leurs conséquences.
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Pour aller plus loin : références de la formation
- Association Sphère (2018). Le manuel Sphère : la Charte humanitaire et les standards minimums de l'intervention humanitaire. spherestandards.org/fr/manuel-2018
- CHS Alliance, Groupe URD, Projet Sphère (2024). Norme humanitaire fondamentale de qualité et de redevabilité (CHS). www.corehumanitarianstandard.org
- CICR (1977). Les Conventions de Genève de 1949 et leurs Protocoles additionnels. www.icrc.org/fr/droit-et-politique/conventions-de-geneve
- Nations unies (OCHA) (1998). Principes directeurs relatifs au déplacement de personnes à l'intérieur de leur propre pays. www.unhcr.org/fr
- ALNAP (2022). L'état du système humanitaire (rapport). www.alnap.org
Quiz du jour
3 questions pour vérifier vos acquis. Répondez à toutes pour valider le jour.