- Analyser un dilemme et décider d'un compromis acceptable.
- Mener une négociation à plusieurs niveaux et construire des positions communes.
- Protéger le négociateur et l'organisation face aux pressions.
1Dilemmes et compromis acceptables
Le négociateur fait souvent face à des choix où toutes les options ont un coût : accepter un contrôle des convois, limiter la visibilité, réduire temporairement une zone d'intervention. Un compromis est acceptable s'il ne franchit aucune ligne rouge, s'il respecte les principes et s'il reste meilleur pour la population que l'absence d'accord.
Pour décider : décrivez les options, évaluez les conséquences pour la population, pour l'organisation, pour les autres acteurs et pour l'avenir (précédent), puis décidez collectivement, au bon niveau, et documentez la décision et ses raisons. Fixez aussi des conditions de sortie : à quel moment le compromis devra être revu ou abandonné.
2Négocier à plusieurs niveaux
Un accès durable se négocie rarement en un seul endroit. On négocie en parallèle au niveau local (points de contrôle, commandants de zone, chefs communautaires), au niveau intermédiaire (gouverneurs, commandements régionaux) et au niveau politique (ministères, direction politique des groupes armés, États influents).
Le risque est l'incohérence : un accord au sommet que le terrain ignore, ou une concession locale qui contredit la position de l'organisation. Il faut donc une stratégie d'accès écrite, un partage régulier d'informations entre les niveaux et un seul porte-parole par interlocuteur.
3Positions communes et coordination de l'accès
Quand plusieurs organisations travaillent dans la même zone, une concession faite par l'une devient vite une exigence pour toutes. Les principes communs d'intervention (Joint Operating Principles) ou les positions communes, adoptés avec OCHA ou le groupe de travail sur l'accès, fixent les conditions minimales partagées : pas de paiement, pas d'escorte armée sauf dernier recours, contrôle des listes et de la distribution par les organisations.
La coordination ne veut pas dire négocier ensemble partout : chaque organisation garde son mandat et ses relations, mais toutes évitent les messages contradictoires et partagent l'analyse des incidents d'accès.
4Protéger le négociateur et l'organisation
Le négociateur de première ligne porte une charge lourde : pressions, menaces, responsabilité de l'accès pour des milliers de personnes. L'organisation doit le protéger : mandat écrit et clair, pas de rendez-vous à risque sans plan de sécurité, rotation des négociateurs, débriefing après chaque entretien difficile, soutien psychologique.
Les menaces sont signalées immédiatement au point focal sécurité et au mandant ; elles peuvent justifier un changement d'interlocuteur, de niveau de négociation ou de posture. Aucun accord ne vaut la vie d'un membre du personnel.
Méthodes détaillées, exemple complet, outils, erreurs fréquentes et questions d'entretien.
5Analyser un dilemme et décider d'un compromis : méthode structurée
Un dilemme humanitaire n'est pas un problème mal posé : c'est une situation où toutes les options disponibles ont un coût pour la population, pour l'organisation ou pour l'action humanitaire dans son ensemble. Les études sur la pratique, notamment le rapport du Conseil norvégien pour les réfugiés Principles under Pressure (2016), montrent que les organisations qui gèrent bien ces dilemmes ne sont pas celles qui n'en rencontrent pas, mais celles qui disposent d'un processus de décision explicite, collectif et documenté.
Méthode en sept étapes
- Formuler le dilemme en une phrase, avec les deux ou trois options réelles (et non une option et son contraire). Exemple : « Accepter que les forces armées inspectent et retirent certains médicaments chirurgicaux du convoi, refuser et reporter le convoi, ou faire passer les médicaments chirurgicaux par une autre voie. »
- Établir les faits disponibles et ce qui reste incertain, avec leur cotation.
- Identifier les normes en jeu : principes humanitaires, DIH, politique de l'organisation, lignes rouges, engagements envers les bailleurs et la coordination.
- Évaluer les conséquences de chaque option à quatre niveaux : population (immédiat et à trois mois), personnel, organisation (acceptation, réputation, conformité), action humanitaire collective (précédent, cohérence).
- Chercher des options supplémentaires : la plupart des dilemmes se présentent d'abord comme binaires ; l'atelier doit chercher au moins une option intermédiaire ou séquentielle.
- Décider au bon niveau, selon la matrice de délégation, après consultation des personnes qui portent le risque (personnel national, partenaire).
- Documenter et fixer des conditions de révision : la décision, ses raisons, les signaux qui conduiraient à la revoir, la date de revue.
La grille d'évaluation des options
| Critère | Question | Option A | Option B | Option C |
|---|---|---|---|---|
| Ligne rouge | L'option franchit-elle une ligne rouge ? (si oui, elle est éliminée) | |||
| Bénéfice pour la population | Combien de personnes, quels besoins vitaux, dans quel délai ? | |||
| Risque pour la population | L'option expose-t-elle des personnes à des représailles, à un détournement, à une stigmatisation ? | |||
| Risque pour le personnel | Niveau de risque résiduel après mesures, et pour qui (personnel national, partenaire) ? | |||
| Principes | Impact sur l'impartialité, la neutralité, l'indépendance réelles et perçues ? | |||
| Précédent | Que deviendra cette option si elle devient la règle pour toutes les organisations ? | |||
| Réversibilité | Peut-on revenir en arrière si la situation change ? | |||
| Conformité | Compatible avec les lois applicables, les régimes de sanctions et les accords de financement ? |
La grille se remplit avec des appréciations qualitatives argumentées (élevé, moyen, faible) plutôt qu'avec des notes additionnées : une option qui a un excellent bénéfice mais crée un précédent dévastateur ne se compense pas arithmétiquement.
Un cas type : l'escorte armée
Les Lignes directrices non contraignantes du Comité permanent interorganisations (IASC) sur l'utilisation d'escortes armées pour les convois humanitaires (2013) posent la règle : les convois humanitaires ne recourent pas aux escortes armées, sauf en dernier recours, lorsque des critères cumulatifs sont réunis. Ces critères portent sur l'ampleur du besoin humanitaire (l'absence d'action entraînerait des pertes humaines inacceptables), sur l'autorité qui fournirait l'escorte, sur l'efficacité réelle de l'escorte pour la sécurité (sans attirer davantage d'attaques) et sur la durabilité (l'escorte ne compromet pas la capacité future à opérer de façon indépendante). La décision relève du niveau du coordonnateur humanitaire et de l'équipe humanitaire pays pour le système des Nations unies, et de la direction de chaque organisation pour les ONG. Elle est limitée dans le temps et revue régulièrement.
Un compromis acceptable aujourd'hui peut devenir inacceptable demain sans que rien n'ait changé dans l'accord : il suffit que le contexte ait changé. C'est pourquoi chaque compromis significatif doit comporter une date de revue et des signaux de sortie écrits.
6La stratégie d'accès multiniveau et l'architecture de coordination
Une organisation isolée peut négocier l'accès d'une clinique mobile ; elle ne peut pas, seule, obtenir la levée d'un siège, la simplification d'un régime d'autorisations nationales ou une pause humanitaire. Ces objets relèvent d'une stratégie collective, portée par l'architecture humanitaire du pays.
Les acteurs de la coordination de l'accès
| Acteur | Rôle dans l'accès | Ce que le négociateur de terrain en attend |
|---|---|---|
| Coordonnateur humanitaire | Porte le dialogue au plus haut niveau avec le gouvernement et, lorsque c'est décidé, avec les directions des groupes armés ; arbitre les positions communes | Un plaidoyer de haut niveau fondé sur des données de terrain |
| Équipe humanitaire pays | Adopte la stratégie d'accès, les positions communes et les principes communs d'intervention | Un cadre commun qui protège chaque organisation contre la surenchère |
| OCHA et groupe de travail sur l'accès | Collecte et analyse des contraintes d'accès, cartes d'accès, soutien aux négociations, secrétariat de la stratégie | Information consolidée, appui à la préparation, relais vers le niveau supérieur |
| Coordination civilo-militaire (CMCoord) | Dialogue avec les forces armées, mécanismes de notification humanitaire et de déconfliction, application des lignes directrices civilo-militaires | Procédures de notification claires, canal de transmission des incidents |
| Forums d'ONG | Représentation des ONG, positions communes ONG, plaidoyer | Une voix collective sur les questions sensibles |
| Département de la sûreté et de la sécurité des Nations unies (UNDSS) | Analyse de sécurité, coopération avec les ONG dans le cadre de « Saving Lives Together » | Information de sécurité partagée |
Le contenu d'une stratégie d'accès
- Analyse : contraintes d'accès par catégorie et par zone, acteurs qui les imposent, tendances sur six à douze mois, conséquences mesurées pour la population.
- Objectifs : par exemple, réduire de 50 % les délais moyens d'obtention des autorisations de mouvement, obtenir l'accès régulier à trois districts inaccessibles depuis plus de six mois.
- Positions et principes communs : conditions minimales, lignes rouges collectives (voir section suivante).
- Répartition des niveaux et des porte-parole : qui parle à qui, sur quoi, avec quel message ; règles d'information mutuelle.
- Mécanismes : notification humanitaire, gestion des incidents, cellule de crise d'accès, procédure en cas de demande de paiement ou d'ingérence.
- Plaidoyer : messages publics et privés, cibles (autorités, États influents, Conseil de sécurité), calendrier.
- Suivi : indicateurs, revue trimestrielle par l'équipe humanitaire pays.
Les mécanismes de notification et de déconfliction
Dans plusieurs contextes de conflit, les organisations notifient aux parties, par l'intermédiaire d'OCHA ou de la cellule de coordination civilo-militaire, la localisation de leurs installations fixes et le trajet de leurs mouvements, afin que ces parties les prennent en compte dans la planification de leurs opérations. Trois règles encadrent leur usage :
- La notification est une information, pas une demande d'autorisation : les obligations des parties au titre du DIH s'appliquent qu'il y ait eu notification ou non.
- Les informations notifiées sont limitées au strict nécessaire (coordonnées, horaires, type de structure), jamais aux bénéficiaires ou aux patients.
- Chaque organisation décide si la notification augmente ou réduit son risque dans un contexte donné : dans certains environnements, notifier une structure peut aussi en faire une cible.
Assurer la cohérence entre les niveaux
- Un point de contact unique par interlocuteur stratégique, connu de toutes les bases.
- Un point hebdomadaire de 30 minutes entre le responsable de l'accès et les chefs de base : accords obtenus, demandes reçues, incidents.
- Une règle d'escalade : tout engagement demandé au niveau local qui touche une position de niveau supérieur remonte avant d'être accepté.
- Une règle de redescente : tout accord de niveau supérieur est transmis aux équipes de terrain avec ses conditions exactes, et testé par un mouvement limité.
7Construire des positions communes et des principes communs d'intervention
Les principes communs d'intervention (Joint Operating Principles) ou positions communes ont été développés dans plusieurs crises où la multiplication des concessions individuelles mettait en danger l'ensemble des organisations. Leur valeur tient moins au texte qu'au processus qui permet à des organisations aux mandats différents de s'engager sur un socle minimal, et à la discipline de son application.
Le processus d'élaboration (6 à 10 semaines)
| Étape | Contenu | Durée indicative |
|---|---|---|
| 1. Mandat | L'équipe humanitaire pays ou le forum des ONG demande l'élaboration de principes communs et désigne un groupe de rédaction (OCHA, deux ou trois agences, trois à cinq ONG dont des ONG nationales) | 1 semaine |
| 2. Analyse | Recensement des demandes et pratiques actuelles : paiements, listes, recrutement, inspections, escortes, visibilité ; enquête confidentielle auprès des organisations | 2 à 3 semaines |
| 3. Rédaction | Texte court (deux à quatre pages), formulé en comportements observables, avec une procédure en cas de demande contraire | 2 semaines |
| 4. Consultation | Avec les directions des organisations, les sièges, les ONG nationales et, pour les sujets juridiques, les conseillers juridiques | 2 semaines |
| 5. Adoption et diffusion | Adoption formelle, signature par les chefs de mission, traduction dans les langues locales, présentation aux autorités et aux parties | 1 à 2 semaines |
| 6. Suivi | Mécanisme de signalement des écarts, revue semestrielle | Continu |
Contenu type d'une position commune
- Fondements : principes humanitaires, DIH, engagement de travailler auprès de toutes les populations dans le besoin.
- Évaluation et ciblage : les organisations mènent elles-mêmes les évaluations et définissent les critères ; les autorités et parties sont informées des critères et peuvent faire des observations.
- Listes : aucune liste nominative remise aux parties ; partage de données agrégées.
- Distribution et suivi : sous le contrôle des organisations ; observateurs extérieurs acceptés dans des conditions définies, sans rôle dans la sélection ni la remise.
- Recrutement : selon les procédures des organisations ; pas de personnel imposé.
- Paiements : pas de paiement pour l'accès ; taxes et redevances uniquement si elles reposent sur une base légale publique, s'appliquent à tous et donnent lieu à un reçu.
- Sécurité : pas d'armes dans les véhicules et locaux humanitaires ; escortes armées en dernier recours selon les lignes directrices de l'IASC.
- Procédure en cas de violation : suspension coordonnée possible, information mutuelle sous 24 heures, démarche commune au niveau supérieur.
Les conditions d'efficacité
- Inclusion des ONG nationales : elles subissent souvent les pressions les plus fortes ; un texte rédigé sans elles sera inapplicable.
- Solidarité réelle : une position commune n'a de valeur que si les organisations acceptent un coût collectif (suspension coordonnée) plutôt que de laisser l'une d'elles céder.
- Diffusion aux parties : présentée aux autorités et aux groupes armés, la position commune devient un argument (« ce n'est pas notre choix, c'est la règle de toute la communauté humanitaire »).
- Suivi des écarts : un registre confidentiel des cas, discuté entre chefs de mission, sans dénonciation publique.
La position commune protège aussi le négociateur de première ligne : refuser au nom de l'ensemble des organisations est moins exposant que refuser au nom d'une seule, et l'interlocuteur sait qu'il ne gagnera rien à s'adresser à l'organisation voisine.
8Exemple complet : le convoi interorganisations vers Tal Varen
Le contexte est fictif. Tal Varen, ville de 60 000 habitants, est encerclée depuis quatre mois par les forces gouvernementales ; l'intérieur est contrôlé par un groupe armé, l'Union des quartiers (UQ). Le dernier convoi est entré il y a 97 jours. Un consortium de trois organisations (une agence des Nations unies chargée de l'alimentation, une ONG médicale internationale et une ONG nationale de santé communautaire) prépare un convoi avec l'appui d'OCHA. Les données disponibles indiquent un prix du blé multiplié par six, 41 décès d'enfants de moins de 5 ans rapportés par les structures de santé en un mois, et une rupture d'insuline et d'antibiotiques.
Étape 1 : dimensionner le convoi
| Composante | Hypothèse | Volume | Camions (20 t) |
|---|---|---|---|
| Vivres (un mois) | Ration de 2 100 kcal par personne et par jour (repère Sphère), environ 0,5 kg de denrées sèches par personne et par jour, pour 60 000 personnes sur 30 jours | 900 t | 45 |
| Aliments thérapeutiques | Estimation de 600 enfants en malnutrition aiguë sévère sur trois mois | Environ 9 t | 1 (avec médicaments) |
| Médicaments et matériel médical | Kits de santé d'urgence pour 60 000 personnes sur trois mois, kits chirurgicaux, insuline sous chaîne du froid | Environ 14 t | 1 + 1 camion frigorifique |
| Total | Environ 925 t | 48 camions |
Le consortium décide de proposer un premier convoi de 20 camions (vivres pour environ 12 jours, totalité du volet médical et nutritionnel), suivi de convois réguliers, plutôt qu'un convoi unique de 48 camions plus difficile à faire accepter et plus exposé.
Étape 2 : la carte des négociations
| Niveau | Côté gouvernemental | Côté UQ | Porte-parole du consortium |
|---|---|---|---|
| Politique | Ministère des affaires étrangères, comité national de coordination humanitaire | Bureau politique de l'UQ (contact par un intermédiaire religieux) | Coordonnateur humanitaire et représentant de l'agence |
| Intermédiaire | Commandement régional, officier de liaison humanitaire | Comité civil de l'UQ | Responsable de l'accès d'OCHA et chef de mission de l'ONG médicale |
| Première ligne | Commandant du dernier poste avant la ligne de front | Commandant du premier poste UQ ; conseil des notables de la ville | Chef de convoi (agence) et coordinateur de l'ONG nationale |
Étape 3 : les demandes des parties et la grille de décision
| Demande | Analyse | Décision du consortium |
|---|---|---|
| Gouvernement : inspection de tous les camions au dernier poste | Droit de contrôle reconnu par le DIH ; durée et modalités à négocier | Accepté : inspection avec scellés posés après inspection, présence d'un membre du consortium, durée maximale convenue de 4 heures |
| Gouvernement : retrait des médicaments et kits chirurgicaux | Le retrait de fournitures médicales destinées aux blessés et malades est contraire au DIH et à la position commune ; risque de précédent | Refusé ; proposé : liste détaillée des médicaments transmise 72 heures avant, présence d'un médecin du ministère de la santé lors de l'inspection, rapport d'utilisation agrégé après distribution |
| UQ : distribution par ses comités | Ligne rouge : contrôle de la distribution | Refusé ; proposé : distribution par l'ONG nationale et l'agence, présence d'observateurs du conseil des notables (sans rôle dans la remise), critères publics, mécanisme de plaintes |
| UQ : 10 % des vivres pour « les combattants blessés à l'hôpital » | Les patients hospitalisés, combattants ou non, ont droit à l'alimentation hospitalière ; un don au groupe armé est exclu | Accepté sous une forme conforme : dotation alimentaire à l'hôpital selon le nombre de lits, gérée par l'ONG médicale pour tous les patients |
| Bailleur : visibilité forte, présence de journalistes | Risque pour l'acceptation et la sécurité | Refusé pour le premier convoi ; communication après le retour des équipes, sans images des postes |
Étape 4 : la séquence
- Semaines 1 à 2 : accord de principe au niveau politique des deux côtés ; adoption par les trois organisations d'un document de conditions minimales signé par les chefs de mission.
- Semaine 3 : réunions intermédiaires ; transmission de la liste du chargement et du plan de route ; notification du mouvement via le mécanisme de déconfliction.
- Semaine 4 : un premier refus du commandant du dernier poste, qui « n'a pas reçu l'ordre » ; l'officier de liaison humanitaire obtient la transmission de l'ordre en 36 heures.
- Semaine 5, jour J : inspection de 3 h 10, scellés posés, passage de la ligne ; déchargement en 6 heures dans deux entrepôts tenus par l'ONG nationale ; retour avant la tombée de la nuit, conformément au plan de sécurité.
- Semaines 5 à 7 : distribution à 11 800 ménages, consultations et prise en charge nutritionnelle ; suivi post-distribution sur un échantillon de 400 ménages : 94 % ont reçu la ration complète, aucune trace de détournement organisé ; trois plaintes relatives à des ménages oubliés, réglées.
Ce que le cas enseigne
- La décomposition en convois réguliers a rendu chaque étape négociable et a permis de bâtir la confiance par des engagements tenus.
- Chaque refus a été accompagné d'une option qui répondait à la préoccupation exprimée (contrôle, transparence, prise en charge des blessés) sans franchir de ligne rouge.
- Le document de conditions minimales a empêché qu'une organisation du consortium accepte seule la distribution par l'UQ, ce qui aurait été exigé ensuite de toutes.
- Le négociateur de l'ONG nationale, le plus exposé, a été accompagné à chaque réunion à l'intérieur de la ville et remplacé après la troisième, à la suite de menaces voilées.
Un évaluateur retiendrait trois preuves de qualité : des décisions de compromis documentées avec leur fondement, des données de suivi post-distribution qui démontrent l'absence de détournement, et une gestion explicite du risque pour le personnel le plus exposé.
9Protéger le négociateur et l'organisation : devoir de diligence, conformité et réputation
Les négociations complexes exposent le négociateur à trois types de risques : physiques (enlèvement, agression, détention), psychologiques (stress chronique, dilemmes moraux, culpabilité face aux refus) et juridiques (soupçon de collaboration, poursuites au titre de lois antiterroristes, accusations d'espionnage). L'organisation en porte la responsabilité au titre de son devoir de diligence, que la jurisprudence a précisé : en 2015, un tribunal d'Oslo a jugé le Conseil norvégien pour les réfugiés responsable de négligence grave envers un employé enlevé lors d'une mission en 2012, en raison de lacunes dans l'analyse et la gestion du risque.
Les mesures de protection, par moment
| Moment | Mesures |
|---|---|
| Avant | Mandat écrit ; analyse de risque spécifique au négociateur (origine, sexe, langue, appartenance perçue) ; formation ; consentement éclairé du négociateur au risque ; profil de preuve de vie à jour ; plan de sécurité de la réunion |
| Pendant | Binôme ; appels de contrôle ; droit de mettre fin à la réunion sans justification ; aucune obligation de résultat |
| Après | Débriefing opérationnel le jour même ; débriefing émotionnel lorsque l'entretien a été difficile ; signalement de toute menace ; analyse de la nécessité de remplacer ou d'accompagner le négociateur |
| Dans la durée | Rotation des négociateurs sur les dossiers les plus lourds ; soutien psychosocial accessible et confidentiel ; reconnaissance du rôle du personnel national ; repos effectif |
Le stress du négociateur et le préjudice moral
Les négociateurs de première ligne décrivent fréquemment une fatigue liée à la répétition des refus, à la proximité avec des auteurs de violences et à la responsabilité ressentie pour les personnes non atteintes. Les Directives de l'IASC sur la santé mentale et le soutien psychosocial dans les situations d'urgence (2007) et les guides de la Fondation Antares sur la gestion du stress des travailleurs humanitaires recommandent un dispositif organisé : évaluation avant le départ, suivi régulier, débriefing, accès à un soutien psychologique, gestion de la charge de travail. Le préjudice moral, c'est-à-dire la souffrance née du sentiment d'avoir agi contre ses valeurs, est particulièrement présent après un compromis douloureux : la décision collective et documentée protège aussi en partageant la responsabilité.
Les risques juridiques et de conformité
- Sanctions et lois antiterroristes : la résolution 2664 (2022) du Conseil de sécurité a introduit une exemption humanitaire dans les régimes de sanctions des Nations unies, et l'Union européenne a intégré des exemptions humanitaires dans plusieurs de ses régimes. Les législations nationales et les clauses des accords de financement restent toutefois variables : le dialogue avec un groupe désigné doit être validé au niveau du siège et documenté (objet humanitaire, absence de transfert de ressources).
- Détournement de l'aide : tout soupçon de détournement doit être signalé selon les procédures de l'organisation et, le plus souvent, au bailleur dans les délais contractuels. Les bailleurs institutionnels exigent ce signalement et apprécient la qualité des mesures préventives plus que l'absence de tout incident.
- Corruption : un paiement « pour l'accès » expose l'organisation et parfois le négociateur personnellement à des poursuites, selon la législation applicable.
- Données : les comptes rendus et fiches profils peuvent être saisis ; leur rédaction doit être factuelle et leur stockage sécurisé.
Protéger la réputation et l'acceptation
Une négociation complexe peut être instrumentalisée publiquement par une partie (« l'ONG a reconnu notre autorité ») ou critiquée par une autre (« l'ONG nourrit l'ennemi »). Préparer des messages clés, décider à l'avance qui s'exprime, privilégier la discrétion pendant la négociation et une communication factuelle après, et informer en amont les autorités concernées de la logique de l'action, sont des mesures de protection autant que de communication.
Aucun accord ne justifie qu'un membre du personnel prenne un risque qu'il n'a pas accepté en connaissance de cause, ni que le personnel national ou un partenaire porte seul un risque que l'organisation n'assumerait pas pour son personnel international.
10Erreurs fréquentes, variations de contexte, questions d'entretien et références
Erreurs fréquentes dans les négociations complexes
| Erreur | Conséquence | Prévention |
|---|---|---|
| Décider d'un compromis seul et sans trace | Responsabilité individuelle, incohérence, impossibilité d'apprendre | Processus collectif, grille de décision, note de décision datée |
| Accepter un compromis sans date de revue | Le compromis devient la norme, puis le point de départ de nouvelles exigences | Date de revue et signaux de sortie écrits |
| Négocier en parallèle sans coordination | Les parties jouent les organisations les unes contre les autres | Position commune, information mutuelle sous 24 heures |
| Exclure les ONG nationales des positions communes | Texte inapplicable ; transfert du risque | Participation à la rédaction, appui en cas de pression |
| Confondre plaidoyer public et négociation | Fermeture du canal de négociation, risque pour le personnel | Décision explicite de basculer vers le plaidoyer public, après évaluation |
| Laisser un bailleur ou un acteur politique négocier l'accès opérationnel | Perte d'indépendance perçue | Séparer diplomatie de soutien et négociation opérationnelle |
| Garder le même négociateur sous menace | Exposition croissante, épuisement | Rotation, accompagnement, réévaluation |
Variations selon le contexte
- Crise soudaine : les positions communes n'existent pas encore ; adopter en quelques jours un socle minimal (pas de paiement, pas de listes, pas d'armes à bord) et prévoir sa révision à 30 jours.
- Crise prolongée : le risque principal est l'érosion lente ; revoir chaque année l'ensemble des compromis en vigueur et leur effet cumulé.
- Siège et zones de front : les négociations sont politiques et multiniveaux ; la séquence par petits convois réguliers est souvent plus réaliste qu'un grand convoi unique.
- Urbain : multiplication des acteurs armés à petite échelle ; nécessité de positions communes applicables quartier par quartier.
- Gestion à distance : les dilemmes se posent d'abord au personnel local ; les procédures de remontée doivent être rapides et les décisions assumées par le niveau qui en a l'autorité.
- Partenaires locaux à faible capacité : les inclure dans les positions communes, leur fournir un appui juridique et de sécurité, et accepter de porter à leur place les refus les plus exposés.
- Catastrophe en contexte de conflit : articuler les lignes directrices d'Oslo sur l'utilisation des ressources militaires et de la protection civile étrangères lors des catastrophes et les directives de l'IASC sur l'utilisation des moyens militaires et de la protection civile dans les situations d'urgence complexes (MCDA), selon que l'on est hors conflit ou en conflit.
Questions d'entretien et éléments d'une réponse solide
- « Racontez un dilemme humanitaire auquel vous avez été confronté et comment la décision a été prise. » Attendu : options réelles, critères (population, personnel, principes, précédent), consultation, niveau de décision, documentation, révision, et ce qui a été appris.
- « Dans quelles conditions accepteriez-vous une escorte armée ? » Attendu : référence aux lignes directrices de l'IASC de 2013, dernier recours, critères cumulatifs, décision au bon niveau, limitation dans le temps, conséquences sur la perception.
- « Comment construire une position commune entre organisations aux mandats différents ? » Attendu : processus inclusif, socle minimal en comportements observables, inclusion des ONG nationales, diffusion aux parties, mécanisme de suivi des écarts et solidarité en cas de suspension.
- « Comment articulez-vous négociation confidentielle et plaidoyer public ? » Attendu : complémentarité et séquence, évaluation des risques du plaidoyer public pour l'accès et le personnel, division des rôles entre organisations, décision explicite.
- « Comment protégez-vous un négociateur national menacé ? » Attendu : signalement immédiat, réévaluation, accompagnement ou remplacement, mesures pour sa famille si nécessaire, soutien psychosocial, et absence de pression à poursuivre.
Références essentielles
- CCHN, Manuel de terrain sur la négociation humanitaire de première ligne, 2019, chapitres consacrés au mandant, aux lignes rouges et aux dilemmes.
- IASC, Non-Binding Guidelines on the Use of Armed Escorts for Humanitarian Convoys, 2013.
- IASC, Civil-Military Guidelines and Reference for Complex Emergencies, 2008 ; OCHA, Lignes directrices d'Oslo (révisées en 2007) et Directives MCDA (2003, révisées en 2006).
- Conseil norvégien pour les réfugiés, Principles under Pressure, 2016.
- OCHA, To Stay and Deliver, 2011, et Presence and Proximity, 2017.
- OCHA et Université d'Oxford, Guide d'Oxford sur les opérations de secours humanitaires en période de conflit armé, 2016.
- Conseil de sécurité des Nations unies, résolutions 2286 (2016), 2417 (2018) et 2664 (2022).
- IASC, Directives sur la santé mentale et le soutien psychosocial dans les situations d'urgence, 2007 ; Fondation Antares, Gestion du stress chez les travailleurs humanitaires : guide des bonnes pratiques.
- Nations unies et ONG, cadre Saving Lives Together, révisé en 2015.
Exercice d'application : une stratégie d'accès
Pour une zone difficile d'accès de votre choix, rédigez une stratégie d'accès de deux pages : interlocuteurs à chaque niveau, objectifs, lignes rouges communes avec les autres organisations, compromis possibles et leurs conditions de sortie, mesures de protection du négociateur, indicateurs de suivi de l'accès.
À retenir
- Compromis acceptable : aucune ligne rouge franchie, principes respectés, mieux que pas d'accord.
- Décider collectivement, documenter, prévoir des conditions de sortie.
- Négocier à plusieurs niveaux avec une stratégie d'accès écrite et des messages cohérents.
- Principes communs d'intervention : éviter les précédents qui exposent toutes les organisations.
- Protéger le négociateur : mandat écrit, sécurité, rotation, soutien.
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Pour aller plus loin : références de la formation
- Centre de compétences sur les négociations humanitaires (CCHN) (2019). Manuel de terrain sur la négociation humanitaire de première ligne. frontline-negotiations.org
- OCHA (G. McHugh et M. Bessler) (2006). Humanitarian Negotiations with Armed Groups: A Manual for Practitioners. www.unocha.org
- CICR (2005). Règle 55 : accès aux secours humanitaires (droit international humanitaire coutumier). ihl-databases.icrc.org/fr/customary-ihl/v1/rule55
- R. Fisher, W. Ury et B. Patton (1981). Comment réussir une négociation (Getting to Yes). www.pon.harvard.edu
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